Monastère Saint Silouane

Expériences du péché et de la miséricorde de Dieu chez St Silouane

Expériences du péché et de la miséricorde de Dieu chez St Silouane
Je vais faire avec vous ce que j’appellerai une lecture spirituelle au travers des écrits et de la vie du starets Silouane.


Chez Saint Silouane, il n’y a pas de réflexion individuelle sur le péché, sur la grâce, sur Dieu, son amour, etc.… au sens où il y aurait une intellectualisation sur tel ou tel thème. La démarche du starets est liée à l’expérience de sa propre vie. Ce qui nous fait dire que la vraie dogmatique, c’est l’expérience spirituelle.

Chez Saint Silouane nous découvrons ce qu’est la connaissance de Dieu. Il connaît Dieu et tout ce qui a rapport à Dieu et à l’homme. Père Sophrony nous dit : « Cette authentique connaissance précède ses paroles et confère à celles-ci le caractère d’un témoignage véridique sur les réalités du monde spirituel. Saint Silouane nous transmet une véritable expérience intérieure dans une parole simple, paisible, douce, pleine de bonté. » Le Saint Starets ne nous livre pas une doctrine sur le péché ou ses conséquences, une doctrine qui serait le fruit d’une analyse intellectuelle mais il témoigne de l’action de l’Esprit-Saint en lui. Je voudrais vous citer un premier texte qui illustre très bien cela.


« Un cas nous revient à l’esprit. Un orthodoxe étranger séjourna assez longtemps au monastère ; sa rencontre avec le starets avait produit sur lui une profonde impression. Il conçut pour le Starets une grande déférence et venait souvent le voir ; les moines l’apprirent. Un jour, l’un des membres les plus influents du Conseil des Anciens, le hiéromoine N., homme d’une vive intelligence et qui avait beaucoup lu le rencontra dans les corridors du monastère et lui dit :
- Je ne comprends pas pourquoi, vous autres universitaires, hommes savants, vous allez chrétiens le Père Silouane, simple paysan illettré. N’y a-t-il donc personne de plus intelligent que lui au monastère ?
- Pour comprendre le Père Silouane, il faut être un « universitaire » répondit l’hôte, non sans une douleur au coeur.
Mais le hiéromoine N. continuait à ne pas comprendre pourquoi des hommes « savants » estimaient et visitaient le Père Silouane. Un jour qu’il s’entretenait avec le Père Méthode, moine qui avait, pendant de nombreuses années dirigé la boutique de livres de monastère, il lui fit la remarque suivante :

-Je me demande pourquoi ils vont chez lui. J’ai pourtant l’impression qu’il ne lit rien.
-Il ne lit rien mais il fait tout, tandis que les autres lisent beaucoup et ne font rien, répliqua la Père Méthode.


Voila, je crois que ceci illustre bien l’expérience, de Silouane. Dans sa simplicité. Il avait reçu la science par l’Esprit-Saint et il la donnait à qui voulait l’entendre mais humblement et simplement.


Parlons de l’expérience du péché chez Saint Silouane et les conséquences qui en résultent. Le Père Sophrony nous dit que « pour chaque homme l’arène où se déroule un combat spirituel est avant tout son propre cœur. Le véritable chrétien passe par là, au fond du coeur, dans cet abîme caché, c’est là que se déroule sa vie intime et c’est là qu’il découvre sa relation profonde avec lui » . Il est très clair que dans le déroulement de la vie de Saint Silouane tout vient de ce qu’il expérimente et constate dans la profondeur de son être que les Pères appellent le coeur de l’homme. Très tôt le coeur de Silouane est enflammé d’amour pour Dieu On le découvre dans ce que nous connaissons de son enfance et la conséquence de cette flamme qui brûle en lui sera sa décision de chercher Dieu par toute la terre.
St Silouane nous a laissé ce témoignage d’enfance et, particulièrement, cette décision de chercher Dieu par toute la terre. Vous vous rappelez probablement, pour ceux qui ont lu sa vie, que le père de Silouane avait invité un marchand ambulant, qui vendait des livres, à venir dans la maison et il pensait qu’ainsi ils auraient un dlalogue intéressant et nourrissant et il s’est trouvé que ce marchand ambulant ne croyait pas en Dieu et qu’il défendait sa thèse. Dans cette famille profondément croyante, ancrée dans la foi en Dieu, ce fut une grande surprise et une grande déception et Saint Silouane qui était alors un petit enfant, fut véritablement surpris d’entendre que l’on pouvait ainsi formuler cette réalité de la non croyance en Dieu. Et c’est alors que, ayant interrogé son père qui lui répondit : « Ne retiens pas cela, c’est un imbécile », il décida de chercher Dieu par toute la terre. Plus tard, celui qui s’appelle encore Syméon voudra entrer dans le Monastère des Cryptes de Kiev – il était encore jeune. Mais son père lui demanda d’attendre son service militaire. Il obéit. Cette tension vers Dieu qui le caractérise – il est dans le vécu de sa vie de jeune homme – ne durera pas plus de trois mois. Il a grandi. Il sort avec ses amis dans le village, rencontre les jeunes filles, joue de la musique avec son accordéon, boit de la vodka – jusqu’à trois litres - et s’amuse avec ceux qui l’entourent. Il ira jusqu’à être épris d’une jeune fille, ce qui en soit n’est pas un péché et, nous dit Père Sophrony non sans pudeur – il leur arriva tard un soir ce qui arrive souvent. Avant son service militaire, alors qu’il est doté d’une belle force physique, celle-ci va l’entraîner dans un grave péché, peut-être son premier péché conséquent. C’est la fête au village et avec ses amis il rencontre là deux frères, les cordonniers du village, dont l’un, un peu ivre, provoque Syméon et veut lui arracher son accordéon par plaisanterie. Et voila ce que raconte Saint Silouane, je vais le citer directement :


D’abord je pensais céder mais, soudain je fus pris de honte à la pensée que les jeunes filles se moqueraient de moi et je le frappai violemment à la poitrine. Il fut projeté loin de moi et tomba lourdement sur le dos au milieu de la route. De sa bouche coulaient de l’écume et du sang. Tous furent épouvantés, je le fus aussi, je pensais : je l’ai tué. Et je restais là comme ça, immobile. Le frère cadet du cordonnier ramassa alors sur la route une grosse pierre et la jeta contre moi. J’eus le temps de me détourner et la pierre me frappa dans le dos. Je lui dit : alors quoi, tu as envie qu’il t’arrive la même chose ? et je me dirigeai vers lui mais il se sauva. Longtemps le cordonnier resta étendu sur la route, les gens étaient accourus, prenaient soin de lui, le lavait avec de l’eau froide. Il s’écoula pas moins d’une demi-heure avant qu’il puisse se relever et être péniblement ramené cher lui. Il fut malade pendant deux mois et heureusement resta en vie. Quant à moi, il me fallut ensuite être longtemps sur mes gardes. Les frères et les amis du cordonnier me guettait le soir armés de gourdins et de poignards dans les impasses du village mais Dieu m’a gardé.

Ce récit illustre bien l’énergie – si l’on peut parlé ainsi – qui résidait dans Saint Silouane. Cette expérience entraîne une conséquence : son aspiration à la vie monastique s’estompe. Et nous pourrions voir derrière cela le début de la perte de la grâce. Nous verrons dans les différents exemples de péchés qu’à chaque fois nous trouvons le même schéma. Je vous parlerai de la perte de la grâce qui entraîne une tentation. On l’a entendu ce matin, la tentation n’est pas le péché mais c’est une amorce. Saint Silouane perd son temps et passe son temps d’une manière impure. Alors il se passe quelque chose d’absolument extraordinaire : Dieu va se manifester à lui. Il va se manifester au travers d’un songe. Il rêve qu’il avale un serpent et, en même temps, il entend une voix : « Tu as avalé un serpent en rêve, et cela te répugne. De même je n’aime pas voir ce que tu fais. » Voila comment se manifeste Dieu – dans un songe. Vous savez que les pères nous mettent toujours en garde contre les songes et ils ont raison mais quand le songe est aussi précis que celui-là il mérite attention. Ce fut le cas de Silouane qui s’est réveillé troublé par ce qu’il avait rêvé et entendu. Il a été bouleversé, d’autant que la voix entendue lui semblait très fortement, sans aucun doute, être celle de la Mère de Dieu. Et, dit-il, je ne l’ai pas vue dans le rêve car mon péché m’empêchait de voir la Mère de Dieu.
Après la manifestation, au travers de ce rêve, il y a une résonance dans le cœur de Silouane : il est bouleversé. Cette résonance va entraîner une décision. Toute sa vie, il rendra grâce à Dieu de ne pas avoir été repoussé mais visité et relevé. Nous sommes là en plein dans l’expérience dont on nous a parlé quant à Saint Isaac le Syrien. A ce moment-là c’est l’action de grâce de Syméon. Voici ce que nous lisons :


La première conséquence fut un changement radical de sa vie qui avait pris une mauvaise tournure. Syméon ressentit une profonde honte pour son passé. Il commença à se repentir ardemment devant Dieu.

Je fais une petite parenthèse par rapport à la situation. Nous avons parlé de la honte, du repentir et de la nécessité d’avoir rencontré Dieu avant que puisse commencer un processus de repentir. C’est bien ce qui se passe là chez Saint Silouane à ce moment, cette rencontre avec Dieu déclenche le désir du repentir qui va se mettre en fonction. Un sens aigu du péché s’éveilla en lui ce qui provoqua un changement de son attitude à l’égard de tout ce qu’il voyait dans la vie. Ce changement se manifesta non seulement dans ses actes et dans son comportement personnel mais aussi dans des conversations extrêmement intéressantes qu’il eut avec d’autres personnes dont nous n’avons malheureusement pas de traces.
Cette histoire de Silouane me fait penser à une histoire qu’un père spirituel a vécue. Un rêve, un songe mais très précis, ce qui lui a fait penser que ce songe venait de Dieu. Ce père spirituel disait : « J’ai rêvé que mon gros orteil était en putréfaction et que je butais sur une simple petite pousse d’herbe qui m’ouvrait l’orteil en deux tellement il était pourri ». Je me suis réveillé et je me suis dit: Mon vieux, il faut changer de vie ». C’est à peu près la même histoire.


Deuxième exemple.
Syméon arrive au Mont Athos comme postulant. Il a eu la bénédiction de ses parents, il a terminé son service militaire. Il est parti et, comme tous les postulants, selon la tradition monastique habituelle, arrivant au monastère de Saint Panteleimon, il se confesse. Le moine qui le reçoit en confession, après l’avoir entendu, lui dit : « Va en paix et réjouis-toi ». Ce qui, somme toute est une bonne parole. Mais là, la tentation va venir car Syméon s’abandonne surtout à la deuxième partie « réjouis—toi » et il se réjouit trop, non pas par des excès comme il faisait avant mais intérieurement. Cette joie est belle mais, en même temps, un peu excessive et à laquelle il s’abandonne trop. Il perd aussitôt cette saine tension vers Dieu dans laquelle il se trouvait lorsqu'il arriva à l’Athos. Il retrouve l’assaut des pensées charnelles – une tentation revient régulièrement. Le démon lui susurre à l’oreille : « Retourne dans le monde et marrie-toi ». Voyez comme le démon est intelligent. Il est logique : puisque Saint Silouane a des appétits, des pulsions charnelles la solution est qu’il se marrie. Mais là il va y avoir, je dirais quelque chose qui marque la vie et l’expérience de Saint Silouane de plus en plus jusqu’à la fin. Car, alors que, plus jeune, il a vécu des tentations, c’est Dieu qui tout de suite l’a arrêté – par le songe, notamment. Là c’est bien sûr Dieu qui agit mais plus subtilement et plus discrètement. Syméon garde quand même cette tension vers Dieu mais, comme il y a ces pensées charnelles, il retourne voir son confesseur. Il reçoit cette parole : « N’accepte jamais plus de pensées, chasse-les dès qu’elles surgissent. » Ça c’est la manifestation de Dieu dans la parole que lui donne le prêtre. Il retient cette pensée très forte et il fait plus que la retenir, il en fait son but immédiat. A ce moment-là, il comprend que, même arrivé au havre de paix qu’est le monastère, on peut se perdre. C’est la résonance dans le cœur de la manifestation de Dieu. Il comprend, il expérimente et son péché, et la miséricorde de Dieu. A partir de là, cette chute par la pensée l’entraîne à rester vigilant. Et par la grâce de Dieu, plus jamais une pensée d’impureté ne sera acceptée en lui. Il y a là une conséquence dans sa vie d’ascète qui est très importante puisque que toute sa vie il va lutter mais jamais il ne laissera entrer la pensée. Il n’est même plus question de tomber, il ne laisse pas entrer la pensée. Cela nous montre comment Dieu agit avec nous au travers de nos faiblesses, de nos pauvretés, de nos péchés. Il nous montre quel est son amour pour nous et comment, avec cet amour, on peut poursuivre notre route en luttant avec Lui.


Troisième exemple.
Le novice Syméon travaille au monastère, plus particulièrement au moulin A cette époque les moines étaient extrêmement nombreux, autour de 900 moines. Il fallait les nourrir, il fallait moudre du blé, de la farine, et faire du pain, gros travail, travail très dur. Et Syméon qui est très fort physiquement, se met à se donner totalement à ce travail. Malgré son énergie naturelle, il voit progressivement ses forces physiques et psychiques faiblir. Cet affaiblissement vient d’un excès : il travaille trop, il se dépense trop, il force trop. C’est le lot de beaucoup de novices. Les novices quand ils arrivent, ils veulent tout de suite être dans l’état angélique alors ils font tout : ils jeûnent beaucoup trop, ils prient beaucoup trop, ils lisent beaucoup trop, ils travaillent beaucoup trop et le résultat c’est ce qui est arrivé à Syméon. Il tombe dans une espèce de faiblesse qui est à risques. C’est ce qui arrive à Syméon. Malgré sa prière qui demeure, il se met à avoir peur et le désespoir envahit son coeur. Il se sent comme abandonné par Dieu. Il éprouve l’angoisse et la nuit, la nuit obscure dont a parlé Saint Jean de la Croix, qu’aimait beaucoup Père Sophrony car il trouvait dans l’expérience de Saint Jean de la Croix une similitude avec l’expérience de cette crise qu’a vécue Silouane dont nous reparlerons. Angoisse, peur, abandon, nuit. Au demeurant, Syméon garde la prière, il garde sa vie ascétique et, dans la soirée, il se rend aux Vêpres dans la petite église du moulin et là, le Christ lui apparaît. C’est toujours le même schéma : il y a d’abord un affaiblissement, une tentation, il y a une épreuve lourde ; Saint Silouane est broyé et puis la visite de Dieu intervient, extrêmement forte, catégorique, et Silouane décrit ce qui s’est passé. Il a bien vu le Christ, il L’a reconnu et il nous est dit : « Le doux regard du Christ, rayonnant de joie, pardonnant tout et infiniment bon attira à Lui l’être tout entier de Syméon.». TOUT l’être entier, toute sa personne (son hypostase) est prise par l’amour de Dieu. La conséquence sera que cette vision du Christ va lui donner force et va lui permettre de remarcher normalement dans sa vie monastique.


J’en viens au quatrième exemple.
La rencontre avec le Père Anatole qui était un père spirituel de la Communauté. Un dialogue s’instaure avec le Père Anatole qui lui demande : « Tu pries beaucoup ? » Oui, répond Syméon, mais je ne sais pas exactement ce que c’est que prier beaucoup. Et le Père lui dit – après l’avoir entendu : « Tu ne pries pas correctement » » et il lui donne quelques conseils, conseils qui sont valables pour nous tous, bien sûr : « Garde ton esprit pur, sans imagination » – et il insiste, sans imagination. Puis il précise : « Enferme ton esprit dans les paroles de la prière. »
Je fais ici une parenthèse parce que ce n’est pas là-dessus que je veux insister mais ces conseils sont très importants. Garder son esprit pur, c'est-à-dire sans imaginations, c’est difficile. Dès que l’on se met à prier, les pensées arrivent et les pensées entraînent l’imaginaire qui se développe facilement. Combien de fois dans ma cellule ou à l’église, quand je suis en prière, je m’aperçois au bout de quelque temps que je suis en train de penser à autre chose qu’à Dieu. En soit ce n’est pas un péché de penser mais cela me détourne de la prière et c’est pour cela que le Père Anatole insiste : garde ton esprit pur. C’est-à-dire qu’il faut lutter contre ces fameuses pensées qui nous envahissent. Ce n’est pas notre esprit qui enferme la parole, c’est la parole que l’on dit, notamment dans la prière de Jésus, qui enferme notre esprit. Notre esprit est porté par cette parole sainte.
Revenons à Saint Silouane. Le Père Anatole, à la fin de l’entretien, conclut de cette façon : « Si tu es déjà maintenant comme tu es, que seras-tu donc dans ta vieillesse ». Cette parole va introduire un drame, un drame spirituel. Le père Anatole n’aurait jamais dû dire ce qu’il a dit. C’était pourtant un père saint, un bon père spirituel et il faut savoir que, comme ce père avait connu la miséricorde de Dieu seulement après 45 ans de sa vie, il était surpris de voir que chez Syméon qui avait une vingtaine d’années, déjà la miséricorde de Dieu s’était manifestée. Il n’a pas pu s’empêcher de faire cette réflexion mais il aurait dû se taire. Parce que là il commet une faute, il commet une faute grave, inconsciemment, bien sûr, mais qui va faire naître l’orgueil dans le coeur de Syméon. Le Père Anatole ne mentait pas. Tout était authentique dans l’expérience du novice mais il ne fallait pas le dire à Syméon. Aucun père spirituel ne doit dire à l’un de ses fils, à l’un de ses enfants spirituels : « Tu es extraordinaire ». Quand quelqu'un est dans le désespoir, on ne peut pas lui dire qu’il est extraordinaire parce qu'il ne le croirait pas, mais il faut l’encourager, il faut lui donner quelques évidences de sa vie, lui montrer : « Mais voila, quand même, tu pries, tu jeûnes ». Ça on peut le dire mais uniquement quand l’enfant spirituel est en difficulté, en profond désespoir. Mails là ce n’est pas le cas de Silouane. Et Silouane est reparti de sa confession le coeur gonflé de joie mais l’orgueil était déjà là et, à ce moment-là, c’est la chute, c’est la conséquence d’un péché, d’une faute que quelqu'un d’autre a commise. Silouane, qui se nomme encore Syméon, avait une expérience spirituelle mais elle n’était pas suffisante. Il va entrer dans une période de combat, de combat violent, terrible, subtil – nous dit Père Sophrony – celui contre la vanité, contre l’orgueil. La grâce va se retirer et d’une manière catégorique. Cela va faire souffrir Silouane, la prière va devenir faible, elle ne disparaît pas mais elle est faible, les pensées deviennent violemment assaillantes, c’est l’orgueil notamment mais pas uniquement et puis les démons attaquent et ils se manifesteront physiquement. La peur arrive et c’est là aussi que nous voyons comment le démon nous déstabilise. La peur, la peur ne vient jamais de Dieu, jamais Dieu ne nous suscite la peur dans le coeur, la peur vient toujours du démon, et il faut bien le savoir. Quand nous avons peur, chassons le démon. C’est lui qui attaque. Nous en avons la certitude. Père Sophrony nous a souvent mis en garde contre la peur – je l’ai entendu de mes propres oreilles. La lutte contre les démons ne doit pas nous faire peur, sinon nous nous affaiblissons, nous affaiblissons notre âme et les démons gagnent du terrain progressivement. C’est le Christ qui doit être appelé au secours car, Il nous l’a dit, Il a vaincu le diable. Cela me rappelle ce que nous disait Père Sophrony parce que j’ai eu peur dans ma vie et plusieurs fois et, notamment, après avoir reçu sa bénédiction pour fonder le monastère Saint Silouane et la dernière parole qu’il m’a donnée alors que je lui disais : « Mais Père est-ce que vous êtes sûr que je dois fonder ce monastère, j’ai peur ? » Il m’a regardé avec ses yeux extrêmement perçants, présents, et il m’a dit « Qu’est-ce que tu attends, saute, saute et n’aie pas peur, saute au-dessus du précipice, le Christ est là ». Chassons la peur. Malheureusement Silouane expérimente la peur. Pendant les nombreuses années (15 ans !) qui suivirent cet évènement négatif, Syméon, qui est devenu entre-temps le moine Silouane, va apprendre le combat spirituel et ascétique dans les formes les plus élevées nous dit Père Sophrony. Autrement dit, dans cette épreuve, qui va durer dans le temps et être terrible, Silouane va être attaqué et va aller à la limite du désespoir total, à la limite, mais sa lutte ne va pas cesser. Autrement dit, Dieu est en train de combattre dans son corps, dans son être profond, dans sa personne pour qu’il puisse être vainqueur mais Silouane ne le sait pas, il le pressent, à certains moments parce que la grâce se manifeste un tout petit peu pour qu’il ne désespère pas totalement mais il n’arrive pas véritablement à se dire que : « L’affaire est réglée ! ». Et c’est ce qui fait toute sa souffrance mais il est dans une obéissance intérieure grande. Il travaille de manière ascétique sur le retranchement de sa volonté propre. Il jeûne et il le fait avec la bénédiction du père spirituel, il a de longs moments où il se réfugie dans la prière hésychaste, la prière de Jésus, mais malgré cela les démons continuent de l’attaquer. Il y a alors une alternance, de courts moments de grâce et les attaques démoniaques conjointes à la sensation d’abandon. C’est ce qui est très difficile dans cette expérience que vit Silouane : avoir la sensation d’être abandonné. Il lutte, il prie, il jeûne mais il n’a pas le sentiment définitif que Dieu est à l’œuvre et qu’Il est avec lui. Au demeurant, Silouane ne cesse de chercher une issue à cette guerre. Il était têtu. De temps en temps, dans la vie spirituelle, il faut être têtu. Je dis cela quelquefois à mes frères et soeurs, il faut être têtu dans la vie spirituelle, ce n’est pas un péché à condition de le faire modérément et dans le bon sens. Il va lutter avec patience et avec courage. Il se réfugie dans son coeur pour y voir ce qui s’y passe. C’est là l’expérience chrétienne profonde, c’est là l’expérience du moine, c’est là l’expérience du chrétien : se réfugier dans son coeur, c'est-à-dire dans son être profond, c’est la praxis comme disent les pères grecs. Ce n’est pas une cogitation intellectuelle que mène Silouane avec toute la situation dans laquelle il se trouve, il est dans le concret : la lutte, les pleurs, les larmes, la prière, les cris vers Dieu, l’espérance, la désespérance, la patience, l’impatience le courage qui part et qui revient. C’est sa vie. C’est ce qu’il trouve dans son coeur quand il se réfugie… la perte de la grâce. Il a connut l’amour divin qui est ineffable et il l’a perdu. N’oubliez pas, il a vu le Christ, il a goûté Dieu. Dieu s’est donné à lui. C’est une expérience extraordinaire que peu d’hommes et de femmes sur cette terre ont connue. Il a connu cette expérience et il a perdu la grâce qui allait avec cette expérience. Et c’est là sa souffrance. Saint Jean Climaque nous dit que cette souffrance dépasse celle des condamnés à mort. Je vais vous citer maintenant le passage qui est dans les lamentations d’Adam, ce superbe poème qu’a écrit Silouane qui est à la fois lamentations d’Adam et lamentations de Silouane.


Chassé du paradis, Adam soufrait dans son âme,
Et dans sa douleur, il versait d’abondantes larmes.
De même, toute âme qui a connu le Seigneur, languit après Lui et s’écrie :
« Où es-Tu, Seigneur ? Où es-Tu ma Lumière ?
Pourquoi m’as-Tu caché ton Visage ?
Depuis longtemps mon âme ne Te voit plus ;
Elle aspire à Toi et Te cherche en pleurant.
Où est mon Seigneur ?
Pourquoi mon âme ne Le voit-elle plus ?
Qu’est-ce qui l’empêche de vivre en moi ?
Voici : je n’ai pas l’humilité du Christ, ni l’amour des ennemis. »
Ce passage-là me semble tout à fait révélateur de l’esprit de Silouane à ce moment-là..


Nous avons, dans les psaumes notamment, des cris analogues aux cris de Silouane et, notamment, le psaume que le Christ dit Lui-même sur la Croix : « Mon, Mon Dieu, pourquoi, pourquoi m’as-Tu abandonné ? » Et nous pourrions citer les psaumes 10, 28, 42, etc. Quand nous n’allons pas bien, quand le coeur commence à être triste, c’est le moment d’aller fouiller dans les psaumes et de dire ces psaumes à haute voix, à les crier même. C’est le cri de l’homme vers Dieu. Ce n’est pas l’homme vers l’homme, c’est vers Dieu et ce cri-là est un cri qui sauve. Vous savez il y a ce psaume magnifique que j’aime beaucoup « Dieu, Toi mon Dieu, je Te cherche dès l’aurore, mon âme a soif de Toi, après Toi languit ma chair, terre sèche, altérée, sans eau … ». Tous ces psaumes sont superbes….


Alors je vais vous lire maintenant comment ce drame spirituel se termine. Que va-t-il se passer en final ? Remarquons que nous trouvons toujours le même schéma : l’appauvrissement, la tentation subtile, de plus en plus subtile et, ensuite, les conséquences de la tentation, la désespérance qui n’a qu’une seule issue : les bras miséricordieux du Seigneur.


Quinze ans s’étaient écoulé depuis le jour où le Seigneur lui était apparu. Et voici qu’une fois, au cours d’une de ces pénibles nuits de lutte contre les démons, quand, malgré tous ces efforts, il n’arrivait pas à la prière pure, Silouane se lève de son tabouret pour faire des prosternations, mais voit l’immense silhouette d’un démon qui se tenait devant les icônes, attendant qu’il se prosternât devant lui ; la cellule était remplie de démons. Le père Silouane s’assied à nouveau sur son tabouret et, inclinant la tête, le coeur douloureux, fait cette prière :
« Seigneur, Tu vois que je tâche de te prier avec un esprit pur, mais les démons m’en empêchent. Apprends-moi ce que je dois faire pour qu’ils ne me dérangent pas. »
Et il reçoit cette réponse dans son âme :
« Les orgueilleux ont toujours à souffrir ainsi de la part des démons. »
C’est terrible mais Silouane était un athlète spirituel, nous le savons maintenant, mais lui ne le savait pas, c’était un athlète parce qu'e pour entendre une parole pareille, il faut être solide. Il pouvait tomber dans un désespoir encore plus grand.
« Seigneur, dit Silouane, apprends-moi ce que je dois faire pour que mon âme devienne humble. »
Et, de nouveau, dans son coeur, il y eut cette réponse de Dieu :
« Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas. »


Nous connaissons bien cette sentence qui est un peu la marque de Saint Silouane.  Je poursuis plus loin :


A partir de ce moment, il fut révélé à son âme, non d’une manière abstraite ou purement conceptuelle, mais existentiellement – par une expérience vécue – que la racine de tous les péchés, la semence de la mort, c’est l’orgueil ; que Dieu est Humilité et que celui qui désire atteindre Dieu doit acquérir l’humilité. Il saisit que cette grande humilité du Christ, si pleine d’une indicible douceur, qu’il lui avait été donné de goûter au moment de l’apparition, est un attribut inaliénable de l’amour divin. Désormais il savait que tout effort ascétique doit s’orienter vers l’acquisition de l’humilité.

Alors, à partir de ce moment-là, toute la vie de Silouane va connaître le retournement, c’est la véritable conversion. Il comprend, dans l’expérience douloureuse, qu’il est orgueilleux, profondément orgueilleux, que Dieu est totalement et parfaitement humble, que s’il veut être proche de Dieu, se rapprocher le plus de Dieu, il faut qu’il acquière cette humilité. Et toute sa vie il va être en quête de cette humilité, dans une ascèse réelle, dans une prière profonde. Tous les écrits que nous avons, toutes les pages témoignent de cette kénose. A la fin de sa vie, alors qu’il était arrivé très haut dans l’humilité, il dira au père Sophrony qui le visite quelque temps avant sa mort, combien il ne se sent pas assez humble. Père Sophrony dit à Saint Silouane qui était mourant : « Père vous allez mourir ? » et Silouane de répondre : « Je ne peux pas mourir, je n’ai pas atteint l’humilité. » Voyez combien il était extraordinairement dans cette quête profonde, combien il sentait que cette humilité, il fallait qu’il s’en approche le plus possible dans sa perfection pour atteindre l’union avec Dieu. Jusqu’à la fin de sa vie il ira chercher cette humilité, à quelques pas du cercueil.
Alors je terminerai par quelques paroles directes de Saint Silouane. Là Silouane parle de la paix du Christ et puis ensuite il arrive à sa propre expérience.

Celui qui, dans ses afflictions ne s’abandonne pas à la volonté de Dieu ne peut pas connaître la miséricorde divine. Si un malheur te frappe, ne te laisse pas abattre mais souviens-toi que le Seigneur te regarde avec bonté.

Si le malheur, autrement dit si le péché nous abat, souvenons-nous que le Seigneur nous regarde avec bonté, avec amour. Il est amour et non pas juste, comme dit St Isaac le Syrien.


N’accepte pas la pensée : le Seigneur va-t-il jeter un regard sur moi alors que je l’offense car le Seigneur est, par nature, bonté mais tournes-toi avec foi vers Dieu et dit comme l’enfant prodigue de l’Evangile, je ne suis pas digne d’être appelé ton fils. Tu verras alors combien tu es cher au Père et ton âme connaîtra une joie indescriptible.
Le but de notre combat c’est de trouver l’humilité. Nos ennemis sont tombés par l’orgueil et ils nous attirent dans leur chute. Mais nous, frères, humilions-nous et alors nous verrons la gloire du Seigneur déjà ici sur terre car aux humbles, le Seigneur se fait connaître par l’Esprit très Saint.
Lorsque l’âme que le Seigneur a visitée est comblée de sa grâce, la perd pour quelques raisons, elle est en proie à une grande affliction et désire la retrouver. O comme elle supplie le Seigneur jour et nuit pour qu’Il ait pitié d’elle et répande de nouveau sur elle sa bonté. Qui pourrait décrire ses soupirs, ses larmes ou ses génuflexions etpendant bien, bien des années l’âme peine cherchant cette grâce qu’elle avait goûtée, dont elle avait fait ses délices. Il arrive que le Seigneur mette à l’épreuve l’âme pendant une longue période pour s’assurer de sa fidélité. Mais l’âme ne sentant pas en elle cette douceur qu’elle avait connu a de nouveau soif d’elle, attend humblement et s’élance sans trêve , vers le Seigneur dans un ardent amour.
J’ai longtemps souffert ne connaissant pas la voie du Seigneur mais, maintenant, après bien des années passées dans de multiples épreuves et, grâce au Saint-Esprit, j’ai reconnu la volonté de Dieu. Il faut accomplir avec exactitude tout ce que le Seigneur a commandé car telle est la voie qui conduit au Royaume des Cieux où nous verrons Dieu. Cependant ne va pas t’imaginer que tu vois Dieu mais humilie-toi et pense qu’après ta mort tu seras jeté dans la prison où tu te consumeras de douleur et languiras après le Seigneur. Quand nous pleurons et humilions notre âme, la grâce divine nous garde mais si nous abandonnons les pleurs et l’humilité nous risquons de nous laisser séduire par les pensées ou par les visions. L’âme humble n’a pas de visions et n’en désire mais elle prie avec un esprit pur. Un esprit vaniteux par contre n’est pas à l’abri des pensées et de l’imagination et il peut même en arriver à voir des démons et à parler avec eux. J’écris cela parce que je suis moi-même tombé dans ce malheur.


Nous pourrions poursuivre avec d’autres citations très fortes, très belles qui nourrissent et qui nourriront notre vie jusqu’à la fin des temps. Cette finale qui est superbe, cette lutte qui mène à ce constat : sans l’humilité je ne peux rien faire, je ne peux pas m’approcher de Dieu, elle nous est donnée comme un cadeau pour chacun d’entre nous.
C’est un cadeau que nous devons recevoir et un cadeau que nous devons expérimenter. Ne nous contentons pas de lire tout cela. C’est très bien de lire, il faut le lire, il faut le relire et relire encore tout ce qui est dans ce livre mais il faut que nous ayons aussi la grâce de l’expérience. Il faut la demander à Dieu ; non pas une expérience égale à celle de Silouane, surtout pas. Nous n’avons pas à être des Silouane, nous n’avons pas à être des Saints Isaac ou d’autres Saints. Nous avons à désirer être nous-mêmes des saints, chacun selon sa vocation propre, animé par l’amour que Dieu lui donne. Mais nous devons garder tout ce qui nous parle au coeur. Lorsque nous lisons une page ou deux des écrits de Saint Silouane ou de sa vie, il faut que notre coeur s’éveille, se réveille. Et si notre coeur se réveille, alors si nous guettons ce réveil et si nous prenons ce moment de grâce au sérieux, nous allons nous-mêmes être sur le chemin, sur la voie que Dieu a tracée pour nous, voie de sainteté, voie qui conduit à la plénitude de l’amour partagé avec Dieu.
Il nous faut retenir comment Dieu agit. Vous avez vu dans toutes les expériences de faiblesse de Silouane que je vous ai citées, comment Dieu s’y prend et comment le démon s’y prend. Il faut retenir cela et ne pas être surpris mais savoir qu’il y a une issue, une issue positive. Et, en définitive, notre vie est une espèce de balancement entre la vie en Dieu que nous expérimentons à certains moments dans la prière, dans l’exercice de l’amour et puis le péché, la tristesse et le désespoir même à certains moments. Et puis nous repartons
Quand nous allons nous confesser, recevoir l’absolution de la part de Dieu par l’intermédiaire du prêtre, qu’est-ce qui se passe ? Nous constatons, comme Silouane l’a fait, que nous sommes pécheurs, que nous sommes faibles, que nous sommes tentés et que nous tombons. Dieu nous permet de voir tout cela puis de poser un acte humble, c'est-à-dire devant le prêtre - un homme comme nous - et devant Dieu. Cela demande effectivement beaucoup d’humilité – c’est probablement pour cela qu’il n’y a pas la queue au confessionnal - mais il faut passer par là parce que, mes amis, quand vous sortez de la confession, vous avez envie de voler. C’est extraordinaire quand on a pu déposer ce qui atteint notre être profond, s’en laisser dégager par la miséricorde de Dieu et se retrouver avec la grâce initiale du baptême qui n’est jamais perdue mais qui rejaillit avec force, encore plus de force Et là nous nous entraînons à vivre dans l’Eternité.
Nous nous entraînons à vivre dans l’Eternité parce que, à chaque fois que nous posons cet acte, humble, en nous confessant, nous confessons que Dieu est miséricordieux et quand nous l’aurons fait une fois, dix fois, cent fois, mille fois, dix mille fois, dans notre vie, ayant confessé que Dieu est miséricorde, lorsque nous Le verrons, nous saurons qu’Il est véritablement miséricordieux. Il nous dira : « Puisque tu as cru, que tu as véritablement espéré, et bien viens, goûte à la miséricorde éternelle. »
Amen.


+ Syméon
archimandrite