Monastère Saint Silouane

Abandon

19/8/2018 Mt XIX, 16-26

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen
Cette histoire du jeune homme riche est pleine d’un enseignement fort pour chacun d’entre nous. En effet, au travers du questionnement de cet homme face au Christ, il y a un désir profond en lui d’être le meilleur possible et ceci était juste. C’est pour cette raison qu’il demande au Christ de l’enseigner et le Christ lui répond en lui indiquant qu’il suffit de suivre les commandements de Dieu. Le jeune homme, qui certainement était pieux et fidèle, lui répond qu’il a vraiment accompli tout cela depuis son enfance mais il questionne le Christ « Que me manque-t-il encore ? ». Et le Christ lui répond : « Va, vends tous tes biens, donne-les aux pauvres et suis-Moi ». Et là tout se complique, tout se complique parce que ce jeune homme, nous est-il dit, avait de grands biens. Et il s’en alla fort triste car il sentait en lui qu’il lui était difficile, voire impossible pour le moment, de faire ce que le Christ lui proposait et de le suivre. Cela peut être une histoire qui nous attriste, qui nous accable, qui nous fait peur aussi peut-être, mais il faut bien réfléchir à ce que le Christ veut dire. Certes il y a des termes précis : « Il sera difficile aux riches d’entrer dans le Royaume des Cieux » mais derrière le mot riche, nous, nous voyons – ce qui est dit d’ailleurs dans cette histoire et qui était la réalité de ce jeune homme – nous voyons des biens matériels : de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, des terrains, des maisons, etc. Et c’est probablement ce qui était la réalité de ce jeune homme mais il y a quelque chose de plus important, de plus profond que le Seigneur tente de nous enseigner : c’est qu’il faut choisir entre avoir et être car le Seigneur, face à ce jeune homme, lui dit : « Si tu veux être parfait … ». Le Seigneur Lui est en face d’un jeune homme qui a, qui possède, qui ne cherche pas à être mais qui cherche à avoir, quitte même à avoir quelque chose de spirituel de plus grand que ce qu’il est ; il est dans un désir de possession de quelque chose pour être plus parfait et le Seigneur essaye de lui faire comprendre qu’il ne s’agit pas de posséder, même sa vie spirituelle, mais d’être spirituel. Et pour être « spirituel » il nous enseigne qu’il faut abandonner beaucoup de choses : non seulement nos richesses matérielles mais aussi tout ce qui relève de notre volonté propre. En principe nous autres moines et moniales, lorsque le Seigneur nous a appelés comme il a tenté d’appeler le jeune homme riche, lorsque nous avons été appelés, nous avons été dans une certaine générosité d’abandon : donner tout au Christ et nous essayons de continuer mais nous savons bien, par expérience, que ce n’est pas si simple car il peut toujours y avoir en nous un petit besoin de possession, quelque chose que l’on veut avoir au lieu de chercher à être avec Dieu, à être « spirituel ». Car Dieu n’a rien, Dieu est. Alors il faut nous interroger, nous les moines mais aussi tous les êtres de la terre et tous les chrétiens en particulier : n’avons-nous pas une manière de vivre qui ressemble un peu à celle de ce jeune homme ? « Oui, oui je veux bien aller à l’église, oui je veux bien prier, oui je veux me confesser, oui je vais communier mais cela non, non je ne veux pas y toucher ». Il y a toujours quelque chose comme cela vous savez chez nous : Ah non cela je ne veux pas, cà c’est à moi ». Même la grâce, il y a des moments où elle se retire et cela nous est douloureux parce que quelque part nous la possédions cette grâce. Nous en avions certes le bénéfice légitime, normal mais quelque part on cherchait à la posséder aussi et puis Dieu la retire pour nous apprendre, tout simplement, nous apprendre que sans Lui rien n’est possible. C’est la leçon du Christ à la fin, lorsque les apôtres Le questionnent : « A l’homme c’est impossible mais avec Dieu, pour Die, tout est possible ». Ce qui signifie que lorsque nous sommes dans la tristesse d’avoir perdu quelque chose, d’avoir été obligé de perdre quelque chose ou bien parce que le Seigneur a retiré quelque chose dont nous avions le bénéfice positif, il ne faut pas être triste mais il faut chercher à s’abandonner. Comme Dieu nous l’a fait comprendre aussi dans l’Ancien Testament au travers du Livre de Job, particulièrement au travers de cette phrase de Job : « Dieu a donné, Dieu a repris, que le Nom de Dieu soit béni ». Ah si nous pouvions arriver à dire cette phrase ; peut-être que nous y arrivons de temps en temps, tant mieux, mais il faut nous y entraîner au travers de la vie, au travers du quotidien. Je me souviens, étant très très jeune d’être allé chez des amis qui avaient de grands biens, qui étaient de bons amis et j’avais vu un objet que je trouvais très beau et je me suis permis de faire un compliment disant : « Ah ceci c’est vraiment beau ». Et à ce moment-là j’ai vu une personne de la famille prendre cet objet et me dire « Prends-le, il est pour toi ». Ce fut un évènement important dans ma vie parce que j’ai compris que ces gens qui étaient dans l’aisance n’étaient pas tellement attachés à ce qu’ils avaient. Ils pouvaient le donner comme cela, spontanément. J’ai connu bien d’autres expériences dans ce genre mais connaître l’expérience de l’extérieur ce n’est rien, c’est déjà pas mal mais ce n’est rien tant qu’on ne l’a pas vécue nous-mêmes. Mais c’est difficile, c’est difficile d’abandonner tout ce que l’on a. Lorsque j’étais jeune moine et jeune étudiant en théologie, j’étudiais donc je mettais en fiche tout ce que j’apprenais et puis un beau jour, je me suis aperçu que ces fiches représentaient pour moi quelque chose que je possédais, je possédais mon savoir dans cette petite boîte et là j’ai compris, plutôt Dieu m’a fait comprendre, que j’étais dans l’erreur, non pas dans l’erreur technique d’un étudiant mais plutôt « Ne touchez pas à ma boîte parce que c’est tout ce que je sais de Dieu », comme si Dieu était dans cette petite boîte. Alors peu à peu, je me suis détaché de ces fiches. Voyez-vous pour chacun d’entre nous il y a des petites expériences de ce genre et puis il y a aussi les exigences que nous avons toujours : nous voulons que … nous voulons que …. Oui, moi en tant qu’higoumène je voudrais qu’il y ait quinze moines, cinquante moniales et voilà. Et ce n’est pas cela, on est un petit troupeau et parfois je me fâche avec Dieu : « Je ne suis pas content, Tu ne nous envoie personne ». Et puis au fur et à mesure, j’essaye de me rapprocher de Dieu et je comprends que là n’est pas la question. La question est de s’abandonner à la volonté de Dieu. Il y a certainement des raisons pour lesquelles ceci ou cela nous arrive ou ne nous arrive pas. Peut-être que nous comprendrons le pourquoi beaucoup plus tard mais l’important sur le moment c’est de dire « Que Dieu soit béni et que sa volonté soit faite ». Je me souviens qu’au début de la fondation du monastère, nous étions peu nombreux et il y avait quelques postulants ou postulantes qui venaient, qui n’avaient pas vraiment la vocation monastique et que je laissais entrer en me disant que peut-être Dieu va les changer. Je rêvais un peu. Et puis en fait j’ai été obligé de leur dire au bout d’un moment : « Non, vous n’êtes pas fait pour la vie monastique » ou bien c’est eux-mêmes qui disaient : « Je ne suis pas fait pour la vie monastique. Je repars ». Mais c’était douloureux, c’était douloureux parce que nous étions peu nombreux et il fallait travailler, il fallait travailler dur et j’avais envie que le monastère grandisse et je me souviens de m’en être plaint à Père Sophrony de bienheureuse mémoire qui m’a répondu une chose qui me console à chaque fois que la question se pose. Il m’a répondu : « Et même si tu restes seul, restes ». Si c’est la volonté de Dieu que je reste seul, je reste seul et puis c’est tout. L’important ce n’est pas d’avoir 150 moines et moniales mais qu'est-ce que Dieu veut ? Nous ne savons pas exactement mais nous pouvons toujours dire : oui, oui à la situation. Et si nous ne pouvons pas comme le jeune homme et que nous partons triste parce que nous n’arrivons pas à obtenir ceci ou cela alors il faut nous tourner vers le Christ, vers Dieu, vers la Sainte Trinité, vers la Mère de Dieu, vers les Saints et puis demander : « Je ne comprends rien ; je ne sais pas ce qui se passe ; je n’arrive pas à me libérer de ceci, de cela ; je veux avoir ceci, je veux avoir cela ; je veux que ceci soit comme ceci, etc. Libère-moi de tout cela. Je n’y arrive pas ». C’est ainsi qu’alors Dieu sera heureux, Dieu sera accueillant, Dieu sera miséricordieux et nous, nous aurons la paix dans le cœur.
Amen