Monastère Saint Silouane

Ténèbres, mort, lumière du Christ

7/1/2018 Mt IV, 12-17

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen
Le texte évangélique que nous venons d’entendre peut nous paraître banal, simple voire simplement descriptif. Et pourtant il comporte peut-être un enseignement important, un enseignement auquel nous ne pensons pas forcément. En effet, il est rapporté ceci : « Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient les obscurs parages de la mort une lumière a resplendi ». Ces phrases viennent en écho de la fête que nous avons célébrée hier, le baptême du Christ, car la lumière dont il est question, c’est Lui, le Christ sauveur, rédempteur mais ce texte nous est adressé à chacun d’entre nous aujourd'hui. Ce n’est pas simplement la Galilée des nations, la terre de Zabulon, la terre de Nephtali, c’est à nous qu’il est dit : à ceux qui se trouvaient dans les ténèbres, le peuple a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient les obscurs parages de la mort, une lumière a resplendi. Un des écrivains du siècle passé, Antoine Blondin, a dit ceci dans la bouche d’un de ses héros : « Je me suis habitué à vivre au seuil de moi-même. A l’intérieur il y fait trop sombre ». Cette phrase qui n’est pas très optimiste me rappelle ou fait écho à ce que nous venons d’entendre : les obscurs parages de la mort, les ténèbres, l’intérieur où il fait sombre. Alors dans un premier temps je vais m’adresser à mes frères et sœurs et à moi-même dans la vie monastique mais aussi de toute manière à vous tous qui êtes là car, de toute façon, être moine n’est rien d’autre que d’essayer d’être chrétien. Mais je voudrais, là aussi, citer une phrase que je fais totalement mienne d’un des moines de notre temps qui a écrit ceci : « Le but de la vie monastique n’est pas de réaliser des prouesses ascétiques comme un athlète accumulerait des exploits à la force du poignet pour en tirer une gloire ; il est de conduire le moine à l’impasse, à l’échec, au brisement du cœur, ce point mort ou ce point d’épuisement où l’homme confronté à ses fragilités et pataugeant dans sa pauvre vérité jusqu’aux genoux, découvre que seul il ne peut s’en sortir. Réduit ainsi à sa plus simple expression, à sa pauvreté radicale, il est alors paré pour rencontrer la grâce qui l’attend justement là, à ce point de son extrême faiblesse que peu acceptent de voir en face ». Ce merveilleux texte monastique – qui encore une fois s’adresse à tous les chrétiens - vient bien en écho à ce que nous avons entendu dans l’Evangile : le peuple qui se trouvait dans les ténèbres, c’est nous car, à certains moments de nos vies nous nous trouvons dans nos ténèbres. Nous sommes dans les obscurs parages de la mort et, d’après les textes de ce moine, il est nécessaire que, dans notre vie, nous fassions l’expérience de ce cœur broyé, de cet anéantissement intérieur. Cela n’est pas dans la logique humaine, c’est une espèce de perspective inversée digne de Dieu. Nous voudrions être brillants aux yeux des hommes. Nous voudrions qu’on se souvienne de nous. Nous voudrions qu’on nous prenne comme modèle mais l’on ne peut pas nous prendre comme modèle, comme repère si nous n’acceptons pas l’impasse, l’échec, le brisement du cœur, ce point mort, ce point d’épuisement où nous sommes confrontés à nos fragilités, où nous pataugeons dans notre pauvre vérité. Alors, alors seulement nous découvrons qu’il est impossible de s’en sortir tout seul. Alors nous sommes prêts, parés, comme dit le moine, à rencontrer la grâce qui nous attend justement à ce point extrême et cette grâce c’est la lumière qui resplendit, c’est là que le Christ nous attend, c’est là qu’Il veut se manifester et nous dire : « Je suis là ». C’est l’expérience d’un Silouane qui s’entend dire par le Christ : « Tiens ton esprit en enfer – dans ce cœur broyé - mais ne désespère pas car ma lumière est là. Je suis la lumière du monde. Je suis là pour toi et constate ta faiblesse, ton anéantissement, ton cœur broyé ». Alors ce texte devient merveilleux, ce texte devient positif, ce texte devient dynamisant, source de grâce, source de force, source de joie et de paix intérieure car qui que nous soyons moine, moniale, laïc, peu importe, lorsque nous faisons ce constat et nous acceptons ce constat car il faut l’accepter, l’accepter de tout cœur, accepter que nous ne sommes pas aussi brillants que nous voudrions l’être et que notre cœur en est broyé alors oui le Christ peut nous rencontrer, alors Il est là, alors Il vient nous consoler, nous conforter, nous redonner vie. Pour atteindre la vie, quelque part il faut mourir, mourir à soi-même, mourir à son égo qui nous atteint tous. Et lorsqu'au travers des épreuves, des constats de nos faiblesses, nous avons le cœur broyé, alors la lumière du Christ est là qui illumine notre cœur, qui l’envahit, qui l’emplit et qui lui donne le sens de sa vie.
Ce petit texte, apparemment, insignifiant est d’une beauté exceptionnelle. Il est simple à retenir, très simple : les ténèbres, la mort et au milieu la lumière du Christ qui resplendit pour nous sauver.
Amen